La première chose qui nous transperce lorsque l’on débarque à Dubaï au milieu du mois d’août est cette chaleur humide, cette impression immédiate de suffocation, qui transforme toute surface vitrée transportable en support d’intense condensation dès l’ouverture de la première porte coulissante automatique.*
18 degrés dedans. 45 degrés dehors. Taux d’humidité: maximal.
A la recherche d’une zone idéale de confort et dans l’incapacité soudaine de réfléchir, je me dirige très vite - mais surtout pas en courant - vers un taxi. Instinct de survie et preuve d’esprit pratique: 18 degrés dedans + capable de me transporter, le taxi sera ma coquille.
Le taxi emprunte très vite LA route de Dubaï, une 2 fois X voies, ponctuée d’énormes larves/stations d’insectes/de métro, endormis sous leur carapace en métal doré presque prêts à se réveiller pour emporter avec eux la ville dans un courant de révolution science-fictionnaire post apo-capitalistique.
Sur la gauche, un rideau dense et maigre de hautes constructions de verre. Sur la droite, un rideau dense et maigre de hautes constructions de verre. Sans rapport les unes avec les autres, à part leur hauteur et leur rapport au sol, douteux, sur les contre allées en 1 fois X voies de LA route. Sheikh Zayed Road, scène centrale d’un décor théâtral sans épaisseur. Au loin derrière, la plus haute tour du monde, qui, dans le brouillard du désert n’est finalement pas si… haute.
Il y a quelque chose de fascinant. Il y a quelque chose de dérangeant.
La distance…
C’est probablement une question de distance. Les immeubles sont souvent séparés d’un espace plus maigre que leur propre largeur. La route, quant à elle n’a pas de fin. L’arrière est invisible. L’horizon est flou. Utopie linéaire, dont la skyline n’est perceptible ni contemplée de nulle part.
Peut-on appeler “ville” une cité qui n’a ni centre, ni histoire, où les rues ne sont faites que pour les voitures, où il n’y a pas de trottoir, où les habitants semblent inexistants (impression faussée probablement par un complexe mélange de période de ramadan et de crise économique…), où tout se confronte sans jamais se faire face?
Je ne croise personne. Je refuse de croire que cette ville soit déserte. Comme je refuse de croire qu’elle ne soit que le témoignage des ambitions de ses penseurs autoritaires. J’y ai été attirée par une réflexion: “le faux a t’il moins de valeur que le vrai s’il est semblable? … Peut-on faire abstraction de l’histoire pour ne voir que la beauté? … Si l’Alhambra/le Louvre/le Panthéon était reconstruits strictement à l’identique dans une/cette nouvelle ville, opposerait-on à l’émotion ressentie l’argumentation intellectuelle basée sur la relation entre beauté et authenticité?… N’aurait on aucune satisfaction esthétique? … Kant ou Platon?”. Amoureuse des contradictions et dans l’incapacité de percevoir de manière exhaustive toutes les nuances que Dubaï cherche avec talent à me cacher derrière sa pudeur culturelle (religieuse!?) et ses vitres-miroirs colorées (partout!), j’ai été chercher l’un et l’autre me satisfaisant de l’un ou l’autre dans l’espoir d’avoir des émotions urbaines. Je ne désespère donc pas, monte dans ma coquille et l’entraîne à la découverte au hasard des endroits dans lesquels il n’y a rien à voir.
Je découvre une autre ville, qui est au Dubaï de cartes postales ce qu’est Kuzutetsu pour Zalem dans le dystopique Gunnm*. Une ville d‘“en-bas” à perte de vue, ville habitée par les sculpteurs, les artisans de la ville d‘“en-haut”, où un labyrinthe de ruelles sépare les maisons horizontales, hermétiques, identiques et étalées, ponctuées d’un nombre exagéré d’antennes paraboliques. J’avance et me perds, en attendant que la nuit se réveille et avec elle, la levée des interdictions et la mise en beauté des immeubles/sentinelles. Mais dans une ville linéaire, les axes sont parallèles: le décor technologique est un arrière plan, derrière un mur, à échelle humaine, de béton et de chaux. Ce mur masque l’ancrage et les fondations. La ville lumière a été posée là. Copiée-collée… Coupée-collée. Sa présence a quelque chose du mirador au centre du panopticon de Jérémy Bentham: elle observe, elle surveille, sans âme, là où la vie se passe… Mirador fantôme qui n’a nul besoin de la présence de l’homme pour imposer son charisme… et avec lui, ses lois. Pas de musique, peu de bruit et très peu d’odeurs. L’agitation n’est que très relative. Elle est respectueuse et réservée. Quelques boutiques éclairées aux néons multicolores dans des semblants de rues commerçantes rassurant le passant occidental le retranchant dans ses repères. Des ronds points en cul de sac séparés de la rue par un maigre trottoir identifiant ainsi deux zones distinctes: la zone résidentielle et l’autre. Un urbanisme qui donne l’impression d’avoir été dessiné à l’intérieur de ses frontières imaginaires, un urbanisme de la parcelle imperméable, ceinturée et attribuée, avant que les rues ne soient elles-mêmes pensées. De temps en temps, puis de plus en plus souvent, des dents creuses, des soupçons de presque chantiers qui ne commenceront peut être jamais, du vide, qui se laisse gagner par une nature pauvre mais qui cherche à faire sa place dans un milieu naturellement défavorable à son développement.
Du recul… il faut prendre de la hauteur.
Vrai/faux/authentique/artificiel/plein/vide/haut/bas/horizontal/vertical… ville de contrastes, pour sûr. Mais l’intérêt des contrastes, ce sont les nuances, pas les extrêmes. Je repère au loin un immeuble de béton blanc. Un petit immeuble*: 22 étages, 102 m, une peau perforée, moulée en place, naturellement décollée de la façade de verre, permettant d’économiser probablement la moitié de l’énergie dépensée pour le meilleur ami du Dubaïote: la climatisation. Pas si bête, pas si inapproprié. On m’interpelle: “Tu veux le voir d’en haut?” … “C’est vrai? Je peux?” 10 minutes plus tard, un casque de chantier complétant ma tenue estivale, un ouvrier actionne l’ascenseur fluet et métallique à travers le chantier d’une petite tour (265 m) où étage après étage, je surprends les travailleurs allongés en délit de repos si mérité, jusqu’au toit, au futur toit. Je surplombe l’immeuble blanc, qui semble encore plus petit vu d’en haut.
D’ici, la vue est parfaite. Et ce que l’on peut voir, c’est ce qu’il manque à cette ville pour devenir une ville: le temps, bien au delà d’une planification générale. Du temps. Il lui faut le temps de se densifier. Lorsqu’une ville est dense, les choses se trouvent forcément à côté. C’est juste une question de distance, et de temps.
Et, seulement après, on pourra commencer à énoncer des peut-être.

*Adieu, cher objectif 18-55mm… mourir d’un rhume, à notre époque, au pays de toutes les technologies, donne à l’aspect tragique de ta si courte vie une pointe d’ironie.
*Gunnm, Yukito Kishiro, Glénat, neuf volumes, 1995-98
*O-14 // Reiser+Umemoto architects NYC